28 novembre 2012

Iconographie de la Mélancolie

Jérome Bosch, Saint Jean-Baptiste dans le désert,
vers 1489, Huile, 48,5 cm × 40 cm 
Museo Lázaro Galdiano, Madrid,

De l'Antiquité grecque à aujourd'hui, en Occident, les artistes, mais aussi les philosophes, écrivains, médecins et théologiens se sont continûment penchés sur la mélancolie.
Comme l'écrit Hector Biancotti (1) : « Le mot "mélancolie" est probablement l'un des mots les plus ambivalents dans l'histoire de la pensée- et, certes de l'art. »
Cette « mise à distance de la conscience face au "désenchantement" du monde », selon la définition de Jean Starobinsky (2) est, en effet, porteuse d'une double nature.
MÉLANCOLIE, du latin melancholia, issu du grec melagkholia, de melas, -anos, noir, et Kholê, bile. La bile noire est une des quatre humeurs de la théorie d'Hippocrate au Ve siècle avant J.-C. Cette cause de souffrance et de folie deviendra, un siècle plus tard, avec Aristote, le tempérament des hommes marqués par la grandeur, le génie : « Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l'État, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d'être saisis par des maux dont la bile noire est l'origine ? ». (Aristote, Problème XXX, traduction de Jackie Pigeaud (3) ).

Siècles après siècles, cette disposition de l'âme s'incarne dans les oeuvres d'artistes géniaux.
Foisonnante, l'iconographie de la mélancolie connaît, au fil du temps, une fortune exceptionnelle.
L'attitude mélancolique par excellence est celle de personnages portant le poids de leur tête avec la main. Têtes lourdes de savoir qui n'est d'aucun secours face à la finitude de l'homme.

Du siècle de Périclès, où sur la frise du Parthénon Athéna mélancolique s'appuie sur sa lance, pensive,

Phidias,  Athéna mélancolique,
frise du Parthénon, 460 av. J.-C.




à la fin du Moyen-Âge où cet homme sculpté par un Maître strasbourgeois du XVe siècle a les yeux tournés vers un ailleurs, s'enracine une posture de la mélancolie.
Maître strasbourgeois du XVe siècle, Bois polychrome
La tradition médiévale attribue l'origine de la mélancolie au péché originel. Selon Hildegarde de Bingen (4), au moment où Adam a pris la pomme, la mélancolie s'est "coagulée dans son sang". Le lien entre mélancolie et connaissance perdure. Au Moyen-Âge, on nomme le mal Acedia. La dualité de la mélancolie reste présente cependant : elle est l'attribut de ceux qui ont le désir d'étudier, de réfléchir, de comprendre.

L'émergence de l'individu à la Renaissance, anoblit la mélancolie. Dans la célèbre gravure de Dürer, au XVIe siècle, la mélancolie est un ange féminin au visage sombre, les ailes repliées, la tête appuyée sur sa main. Entourée d'instruments de mesure du temps et de l'espace, notamment le mystérieux  dodécaèdre -qui surgit encore aujourd'hui dans les oeuvres d'artistes comme Anselm Kiefer-, son regard se perd dans le lointain. Elle semble prendre conscience de l'impuissance du savoir face aux catastrophes naturelles envoyées par Dieu, ce qui la plonge dans une insondable tristesse.
Albrecht Dürer, Melancholia, 1514, Gravure sur cuivre
 Un siècle plus tard, le même abattement pèse d'un poids immense sur le front de Jérémie pleurant la destruction de Jérusalem. Il avait prédit l'évènement mais n'avait pu empêcher le roi de Babylone, Nabuchodonosor, de mettre la ville à feu et à sang.  Rembrandt concentre sa mélancolie dans une incroyable lumière.
Rembrandt, 1630, Huile sur bois, 47 x 58 cm, 
Rijksmuseum, Amsterdam - détail
Quelques années après Rembrandt,  Georges de La Tour fait preuve d'une admirable virtuosité dans la représentation de la lumière qui éclaire le visage de Marie Madeleine. Guérie par le Christ des démons qui l’habitaient, Elle médite sur la vie et sa fragilité, évoquée par le crâne et par la flamme éphémère et tremblante. 
Georges de La Tour,  La Madeleine à la Veilleuse, vers 1640-45
128 x 94 cm, Musée du Louvre
L'iconographie de la mélancolie se manifeste aussi dans les multiples Vanités dont le XVIIe siècle regorge et dont le dessein est de nous confronter à notre finitude. 
Un tournant s'opère au début du Grand siècle avec le pasteur et écrivain anglais Robert Burton et son grand ouvrage Anatomy of Melancholy de 1621 (5) - Traduit en français en l'an 2000 seulement ! -  : la mélancolie devient une maladie sociale. Burton se réfère, pour nous en convaincre, à  l'histoire du philosophe Démocrite. Celui-ci, qui vivait seul et retiré, passait aux yeux de ses compatriotes pour fou, mélancolique et malade. Ils lui envoyèrent Hippocrate, le père de la médecine, qui leur revint avec ce message déconcertant : « Ce n’est pas lui qui est fou, c’est vous, c’est nous, les autres, qui le sommes. »

À l'âge des Lumières, dans l'Encyclopédie de Denis Diderot,  la mélancolie devient une faiblesse intellectuelle et physique : « C’est le sentiment habituel de notre imperfection. […] elle est le plus souvent l’effet de la faiblesse de l’âme et des organes : elle l’est aussi des idées d’une certaine perfection, qu’on ne trouve ni en soi, ni dans les autres, ni dans les objets de ses plaisirs, ni dans la nature […] »

L’attitude mélancolique au XIXe siècle est une tentative d'échapper à une réalité décevante. Vers la fin du siècle, la mélancolie conduit à un véritable désespoir métaphysique qui jaillit avec force sous la plume de Charles Baudelaire. La dimension créatrice de la mélancolie donne toute sa mesure. Dans les lumières colorées de Vincent Van Gogh, Paul Sérusier et Edward Munch, les paysages tortueux sont un reflet de l'état d'âme, mélancolique, du personnage.
Vincent Van Gogh, Le Docteur Gachet,  juin 1890, 
Huile sur toile, 66 x 57 cm,
Collection privée (vente Christie's, New York 1990).


Paul Serusier, Ève Bretonne ou Mélancolie
vers 1890, Huile sur toile, 58 x 72 cm, Musée d'Orsay
Edward Munch, Mélancolie 1891, Huile sur toile 72 x 98 cm 
Bergen, Musée des beaux-arts
Énigmatiques, les mélancoliques investissent  la peinture du XXe siècle, regardant quelque chose que l'on ne peut voir. La discrète nostalgie des femmes du peintre danois Vilhelm Hammershoi (6) -qui préfigurent, peut être, celles d'Edward Hopper-, distille sans bruit l'ennui et la tristesse.
Vilhelm Hammershoi, Interior, 1909. Huile sur toile  55.5 x 60.5 cm
Edward Hopper, Room in Brooklyn, 1932, 
Huile sur toile 68,36 x 73,98 cm
Museum of Fine Arts, Boston
Cette sensation atteint son paroxysme chez les deux artistes quand la présence humaine disparaît tout à fait, faisant place au seul rayon de soleil, étrangement ressenti comme un oxymore, une sombre clarté.
Vilhelm Hammershoi, 
La danse de la poussière dans les rayons du soleil, 1900
Huile sur toile, 70 x 59 cm,

Ordrupgaard Museum, Copenhagen
Edward Hopper, Sun in an empty room, 1963, 
Huile sur toile 73 x 100,3 cm
Collection privée
La cartographie de la solitude urbaine si puissante dans les oeuvres d'Edward Hopper exprime aussi un silence et une stupeur presque métaphysique dans celles de Giorgio de Chirico.
Giorgio de Chirico,
Mystère et mélancolie d'une rue, 1914
Huile sur toile, 87 x 71,5 cm, collection privée

Edward Hopper From Williamsburg Bridge 1928,
Huile sur toile, 73.7 x 109.2 cm 
New York, The Metropolitan Museum of Art
Ce n'est pas sans raison qu'Hopper - dont une grande rétrospective se tient au Grand Palais jusqu'au 23 janvier 2013 (7) -  est souvent cité en exemple de la représentation de la mélancolie au XXe siècle.
Comme l'écrit Philippe Dagen (8), dans l'oeuvre du peintre américain, « morceaux de nature, meubles et corps s'y trouvent pris sans la moindre possibilité d'évasion. […] Les couleurs […] s'opposent durement ou s'accordent dans des harmonies claires, d'une clarté scialytique (9), de néon ou de soleil trop intense.» 
Hopper « peint ce désenchantement du monde, et cette réification des humains.»
Ces oeuvres montrent des décors le plus souvent en attente d'un évènement, parfois, peut être aussi immédiatement après. S'agit-il de l'image du calme avant la tempête ou du décor abandonné après la confrontation dramatique ?
Edward Hopper, Automat, 1927, Huile sur toile 91,4 X 71,4 cm,
Des Moines Art Center, Des Moines, Iowa, USA
Comme le dit le réalisateur et photographe allemand Wim Wenders : - « les tableaux de Hopper ont été exécutés parallèlement à l'âge d'or du cinéma narratif américain, on peut aussi les lire à partir de là.»
Arts du XXe et du XXIe siècle, le cinéma et la photographie s'emparent à leur tour de la mélancolie. 
Comment ne pas songer à l'étrange et envoutant Melancholia du réalisateur dannois Lars von Trier, hommage à la peinture de la Renaissance, à la Melancholia de Dürer, où l'héroïne est condamnée à la tristesse et à la solitude.
Kirsten Dunst, héroïne de Melancholia de Lars von Trier, 2011
Edward Hopper, New York Movie, 1939,
Huile sur toile 81,9 x 101, 9 cm,
MOMA, New York

Tristesse ou mélancolie dans les yeux de la femme à la fenêtre de Morning Sun ?  Selon l'artiste italien Alberto Savinio - frère de Giorgio de Chirico - « la différence entre la tristesse et la mélancolie tient au fait que la tristesse récuse la pensée, alors que la mélancolie s'en nourrit.»
Edward Hopper, Morning Sun, 1952,
Huile sur toile, 101,98 x 71,5 cm 
Columbus Museum of Art, Ohio
À l'occasion de la rétrospective du peintre américain au Grand-Palais, huit réalisateurs portent chacun un regard différent sur un tableau de Hopper. (10) C'est la jeune réalisatrice Sophie Barthes qui donne vie au personnage de Morning Sun, avec beaucoup d'humour et de talent dans La muse :



La création littéraire s'essaie au même exercice de style : le magazine l'Express a demandé à six écrivains d'écrire une nouvelle sur un des tableaux d'Hopper. Dominique Sylvain a choisi de raconter l'histoire d'Éleonore, la femme à la fenêtre de Morning Sun (1952), dans Ciel élastique. (11)

 La photographie contemporaine, elle aussi, met en lumière la mélancolie. Comme l'écrit Jean-Luc Berlet (12) : « l'une des plus fortes images de cette aliénation est celle de l'homme solitaire au milieu des grandes villes.» Le photographe Gianpiero Fanuli, récemment présenté à la foire d'art contemporain Cutlog à Paris, revisite cette poésie de la solitude et de l'isolement.
Edward Hopper, The City, 1927,
Huile sur toile, 71,1 x 91,4 cm

Tucson, The University of Arizona Museum of Art
Gianpiero Fanuli, 2012,
Lambda print on alluminium and Perspex  48 x 60 cm

Dans un registre différent, la mélancolie apaisée des portraits de jeune-fille de Julia De Cooker, réalisés dans le cadre du festival de photographie de Dauville (13), évoque celle des femmes de Vermeer.





















L'univers de la mode conjuge à l'occasion son propos au temps de la mélancolie. Ainsi le créateur Christophe Lemaire dans les petites vidéos de présentation de ses collections met en scène d'élégantes jeunes-femmes cultivant une nostalgie romantique dans une chambre baignée de lumière :
 Christophe Lemaire Femme Printemps-Été 2013 t2 from Christophe Lemaire on Vimeo.

L'art actuel n'en a pas fini avec l'iconographie traditionnelle de la mélancolie. Elle semble échapper à toute tentative de classification définitive, et c'est bien ainsi.


NOTES & LIENS :

(1)  in Le Monde, 14 avril 2000, Hector Biancotti (1930-2012),  journaliste, écrivain et académicien français d'origine italo-argentine.
(2)  Jean Starobinsky, né en 1920, est historien des idées et théoricien de la littérature.
(3)  Jackie Pigeaud né en 1937, est un philologue et latiniste français ainsi qu'un historien de la médecine.
(4)  Hildegarde de Bingen (1098-1179), était une religieuse bénédictine mystique et femme de lettres.
(5)  Anatomy of Melancholy de Robert Burton est édité en deux volumes par les éditions José Corti,traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux, préface de Jean Starobinsky
(6) Rapprochement souligné par Sylvia Bodin sur Profondeur de Champs ici
(7) Bande-annonce de l'exposition ici  
(8)  in Le Monde du 10 novembre 2012, article de Philippe Dagen sur l'exposition Hopper.
(9) scialytique : dispositif d'éclairage intense, sans ombre portée, utilisé en chirurgie.
(10) Voir les autres court-métrages ici
(11) Lire la nouvelle ici
(12) Jean-Luc Berlet est docteur en philosophie, enseignant et écrivain.
(13) Festival de photographie de Deauville (Calvados). Expositions à la salle des fêtes (avenue de la 
République) et au Point de Vue (boulevard de la Mer) le week-end jusqu’au 2 décembre. 

PETITE BIBLIOGRAPHIE :

* Catalogue de l'exposition Mélancolie, génie et folie en Occident - Grand Palais oct.2005/janv.2006
Gallimard & RNM
Hélène Prigent, 2005, Mélancolie, les métamorphoses de la dépression, dans la collection Découvertes Gallimard 
Collectif, 2007, De la mélancolie, les entretiens de la fondation des Treilles, Les cahiers de la nrf, Gallimard

17 octobre 2012

cutlog 2012 / Shocks photographiques

















Sous la coupole métallique de la Bourse du commerce de Paris et les fresques du XIXe évoquant l'histoire du commerce entre les cinq continents,  je déambule, suivant la rotondité des lieux comme autour d'un stupa. Ambiance festive et décontractée pour la quatrième édition de cette foire d'art contemporain à taille humaine.
Et surtout le bonheur d'être emportée par une série de "shocks photographiques" :
plaisir de revoir ceux de Damien Peyret, et de découvrir les fascinants portraits sfumato de Bruno Aveillan, tous deux présentés par la galerie Spree.
© Damien Peyret
SHOCK N°3  - Tirage fine art encadré sous verre brisé  - 80 cm X 100 cm  Edition # 3


© Bruno Aveillan · Yesterday. ACETATE SPIRIT







































Trouble généré par les chimères photographiques et plastiques des "Chaises mentales" de Philippe Soussan avec la galerie parisienne Intuiti ;
© Philippe Soussan Chaise 1 
Tirages argentiques 120x145 cm























et par les montages kaléidoscopiques de Maurizio Galimberti.
© Maurizio-Galimberti- Paris-Beaubourg-Ricamoso-Giampiero-
Biasutti-arte-Moderna-e-contemporanea













Émotion mélancolique née des solitudes au grain coloré de Gianpiero Fanuli, enfin.

© Gianpiero Fanuli- Stromboli





















Un dernier coup d'oeil aux "Fleurs insects", créations délicates et poétiques d'Orié Inoué avant de partir, rassasiée.
©  Orié Inoué  ≪ Fleurs Insects ≫

















LIENS

cutlog








21 septembre 2012

L'art s'affiche dans le Métro / 1

Au cœur du métro parisien, la solitude est dense, quelque fois douloureuse.
Dans les couloirs, lumière crue, bruit des pas qui résonnent. Claquent les talons hauts, chuintent les semelles, froufroutent les jambes de pantalons, vrombissent les valises à roulettes, tintent les bracelets amoncelés, grésillent les écouteurs. Prise dans le flot, un pas après l'autre, parfois à contre courant, avancer coûte que coûte. Regard perdu dans le lointain glisse sur les visages fermés. Plisser le nez de temps à autre, esquiver les odeurs, les courants d'air inopinés.
Métro Paris Argentique Nikon F3 Tri x 400 /© Philsnoopy





















Et cependant la beauté est là aussi. L'art qui s'affiche sur les parois concaves le long des quais, offre de menus instants de bien-être. J'ai pour habitude d'en capturer quelques images.

Et cependant, si l'on savait les pensées qui nous traversent, un regard échangé, une épaule frôlée, un sourire ébauché !

Tristan Daeschner, « designer et architecte de l'information un peu entrepreneur » et Timothée Peignier « ingénieur un peu fou et aussi un peu entrepreneur » ont créé "Croisé dans le métro",  un site sur lequel tous et chacun peuvent écrire ce qu'ils n'ont pas osé dire, comme une bouteille à la mer : messages bigarrés,  poésie des mots jetés là. Comme chantait Michel Berger :
« Y'a vraiment qu'l'amour qui vaille la peine
Y'a vraiment qu'aimer d'amour qui tienne
Pas celui qu'on lit dans les mauvais poèmes,
mais le vrai, celui qui vous dévore le coeur, qui vous fait peur »
Kees Van Dongen, la Parisienne de Montmartre (détail) vers 1907-1908
© MuMa, Le Havre – Florian Kleinefenn – © Adagp Paris 2012

© Photographie Barbara Sabaté Montoriol























« À la jeune femme renversante au foulard “léopard mauve”
Assise en face de moi et descendu à St Lazare, vous étiez d’une rare élégance et d’une grande beauté dans votre pantalon framboise un livre sur Rio de Janeiro à la main… Malheureusement, impossible de vous dire un mot, sous le charme de votre regard d’azur. Je corrige maintenant cette erreur. Trop tard? »
in "Croisé dans le métro"
Affiche Exposition Étrange visage (détail)
© Photographie Barbara Sabaté Montoriol













«Votre regard
Je vous ai revu mardi, je vous ai évité car je ne me voyais pas faire autrement. Depuis, vous n’êtes plus dans le wagon à cette même heure. J’aimerais tant croiser de nouveau votre sourire, nous ferions comme avant, vous vous retourneriez quand vous descendriez à votre station.
Je sais ce que vous pensez, restons gentiment les passagers d’un train de banlieue. »  in "Croisé dans le métro"

Freundlich, Composition, 1930 (détail), Donation Freundlich –
Musée de Pontoise © mages musée de Pontoise – JM Rousvoal

© Photographie Barbara Sabaté Montoriol

























«À la belle jeune femme qui lisait Balzac…
Monté en bout de rame à Madeleine, mon regard a croisé à plusieurs reprises celui d’une très belle jeune femme brune, pullover marron, qui lisait Balzac et est descendue à Assemblée-Nationale…
J’en suis encore chamboulé. Votre beauté restera gravée dans ma mémoire.
Trentenaire, brun, portant alors pantalon blanc, tee-shirt noir et veste verte, je rêve que vous répondiez à   cette annonce…»  in "Croisé dans le métro"

Affiche Britannicus - (détail) -
Design Pascal Béjean - Olivier körner - Nicolas Ledoux

© Photographie Barbara Sabaté Montoriol




















«Ton pull clair, ma veste bleue à la République
En fait c’est la première fois que je fais ça.
En fait je fais ça parce que j’ai beaucoup aimé ton sourire.
On s’est retrouvé, tous les deux à attendre notre métro sur le quai à la République.
Tu avais un pull écru, j’avais une veste bleu. Et tu avais une jolie coupe de cheveux, et tu avais de jolis yeux, et tu avais un très beau sourire.
Je t’ai regardée, beaucoup regardée. Et puis tu es sortie (à la station Voltaire je crois). Et puis moi j’avais un dîner important, je ne pouvais pas trop tarder, mais je pense que je ne t’aurais pas abordé comme ça, parce que je ne l’ai jamais fait, et puis parce que je ne sais pas comment on fait.
Mais j’aurais aimé, ou en tous cas j’aimerais bien.
J’aimerais bien te revoir, et ton sourire.
Peut-être que tu liras ces lignes, qui sait. Mais j’aimerais. »   in "Croisé dans le métro"

Charles Amable Lenoir, Rêverie, collection particulière  © Mille / Realis (détail)
© Photographie Barbara Sabaté Montoriol




















«En bleu et blanc
En bleu et blanc les cheveux brun bouclés, un deux puis trois regards. Tu as changé de place dans le metro qui quittait le quai, pour que nos yeux puissent se dire au revoir. Tu as esquissé un sourire. C’était délicat et beau. »   in "Croisé dans le métro"

Capucine Merkenbrack & Chloé Tercé - ATELIER 25 / 
Artwork pour Emily Loizeau, Mothers & Tigers Polydor, 2012 (détail)
© Photographie Barbara Sabaté Montoriol




















«Une petite robe bleue et deux étoiles sur le bras…
Tu portais une robe bleue, avec de fines rayures rouges. Tu avais sur ton bras, deux étoiles d’enchantement. Nous avons échangé, ne serait-ce qu’un peu, quelques regards parmi la foule qui bouge. J’ai failli tomber sur l’accordéon du métro, tu as poussé ta main pour que, ridicule, je ne sois pas trop. Je n’ai osé le faire, je n’ai osé le dire, je n’ai osé parlé, je préfère l’écrire.
Tu m’as suivi sans le vouloir, dans les allées à Gare du Nord. Nous allions prendre le même train, rer B pour même chemin.
Mais tu es descendu déjà, c’est à Châtelet que toi et moi, nous allions prendre d’autres chemins, la ligne b pour mon Destin.»   in "Croisé dans le métro"

Édouard Manet - Jeune dame en 1866 (détail)
© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN / image of the MMA

© Photographie Barbara Sabaté Montoriol


« Vous faites battre mon coeur aussi
Je me suis assise en face de toi puis à côté de toi. Tu t’es penché vers moi et a chuchoté à mon oreille “vous faites battre mon cœur très fort. Mais je dois descendre là, vous descendez ?”. Surprise et troublée, le temps de reprendre mes esprits j’ai bafouillé un “non” que j’ai immédiatement regretté. Tu es descendu et la porte s’est refermée. Depuis, c’est mon cœur à moi qui bat la chamade, comme pour me punir de ne pas être descendue. »   in "Croisé dans le métro"

Canaletto (Antonio Canal, dit) (1697-1768) - (détail)
© Photographie Barbara Sabaté Montoriol
























«Parce que je vous ai tendu la main…
parce que je vous ai tendu la main pour vous aider à vous assoir et que vous m’avez remercié par un “gentleman” des plus gracieux, je souhaite pouvoir parler de nos enfants et autres sujets d’importance. »   in "Croisé dans le métro"

The XX - Coexist
© Photographie Barbara Sabaté Montoriol



















À défaut de retrouver l'être aimé, on trouvera un grand réconfort en allant admirer les peintres des collectionneurs d'avant-garde du Havre au début du XXe siècle, au Musée du Luxembourg ;  contempler d'étranges visages à Dijon ; ou vivre l'expérience de l'exil à Nice.
Tromper l'ennui et la nostalgie du rendez-vous manqué en se laissant emporter par le tragique destin de Britannicus au Théâtre Nanterre-Amandiers ; ou par l'insouciance de la Bohème au Grand Palais ; en goûtant aux dessins légers de Capucine Merkenbrack et Cholé Tercé qui habillent le dernier album d'Émily Loizeau ou en s'enthousiasmant pour les subtilités de la mode au temps des impressionistes au Musée d'Orsay ; sans oublier un lumineux détour par le grand canal au Musée Jacquemart-André en écoutant "Angels"sur le dernier album de The xx !


LIENS

Croisé dans le métro
Exposition au Luxembourg
Exposition Étrange visage












Exposition Exils

Britannicus 

Artwork pour Émily Loizeau
L'impressionnisme et la mode à Orsay

Canaletto au Musée Jacquemart André
The xx, dernier album

13 septembre 2012

Chronique chromatique

Ciel gris et pluvieux, errance matinale sur les chemins du WorldWideWeb où je découvre dans la chronique de la veille du datajournalisme selon Owni,  une œuvre  de la jeune artiste Tauba Auerbach : RGB COLORSPACE ATLAS, « un “atlas colorimétrique”, déclinant sur 3 000 pages le spectre RGB (ou RVB pour les francophones). »



Comme le fait remarquer l'équipe des journalistes de données d'Owni :
« le livre ne portant aucune autre indication que les couleurs elles-mêmes, (...) s’avère d’une parfaite inutilité pratique. Les amateurs éclairés pourront donc se contenter de la pure contemplation et feuilleter ce qui s’avère être une véritable œuvre de data-art. »
Je ne puis m'empêcher de songer à ces mots du philosophe chinois Zhuang Zi 庄子 - IVe siècle av. J.-C.- « Les gens comprennent tous l'utilité de ce qui est utile, mais ils ignorent l'utilité de l'inutile. »

















Née en 1981 à San Francisco, Tauba Auerbach vit et travaille à New York et San Francisco. Ses créations délicates et réfléchies déconstruisent les modes de communication classiques de l'information visuelle. Les livres, « livres-sculptures », tiennent une grande place dans son œuvre.
Dans d'autres créations, Tauba Auerbach adopte les codes du langage typographique dans une approche conceptuelle et poétique. Son RGB COLORSPACE ATLAS a été présenté à Oslo par la galerie Standard en 2011. Elle est aussi représentée à New-York par la célèbre galerie de Paula Cooper.


    Tauba Auerbach /Tetrachromat 2011
    Installation view Bergen Kunsthall, Bergen, Norway SOTA/IV 2011-001










Nous savons tous que la perception de la couleur n'est possible que par la présence de lumière.  Le peintre suisse Johannes Itten, un des premiers professeurs du Bauhaus de Weimar dans les années 20, écrit dans son Art de la Couleur :  «  Les couleurs sont les idées originelles, les enfants de la lumière et de son contraire, l'ombre, toutes deux incolores à la naissance du monde. [...] La lumière [...] nous révèle par les couleurs l'esprit et l'âme vivante de ce monde. »

    Tauba Auerbach /Tetrachromat 2011
    Installation view Bergen Kunsthall, Bergen, Norway SOTA/IV 2011-001










Le spectre RGB de l'œuvre de Tauba Auerbach découle de la synthèse additive, opération consistant à combiner la lumière de plusieurs sources émettrices colorées afin d'obtenir une nouvelle couleur.
Dans ce système -découvert par Thomas Young en 1807- les couleurs primaires sont le rouge, le vert et le bleu, RVB (ou RGB pour les anglophones). L'addition de ces trois lumières colorées donne du blanc et l'absence de couleur donne du noir. C'est ainsi que se définissent les couleurs des écrans des téléviseurs et des ordinateurs.

"Le déjeuner sur l'herbe" Alain Jacquet
Diptyque, sérigraphie sur papier, 172,5 x 196 cm, 1964, MAMAC de Nice




















En imprimerie on utilise un autre système. Il s'agit cette fois de synthèse soustractive, opération consistant à combiner l'effet d'absorption de plusieurs couleurs afin d'en obtenir une nouvelle. Là,  les couleurs primaires sont le cyan, le jaune et le magenta. On parle de système CMJ (ou CMY pour les anglophones). L'addition de ces trois couleurs donne du noir et l'absence de couleur donne du blanc (si le support est blanc).

Aquarelle de Goethe. 1808.
Goethemuseum, Hochstift.



















Les peintres, quand à eux recourent au système RJB. Proche de la synthèse soustractive, il emploie le rouge, le jaune et le bleu comme couleurs primaires.

Johannes Itten (1887-1967) - Dreidimensionales Denken, 1919-1920,
Kunstmuseum, Berne



















Comme l'écrit encore Itten dans son Art de la Couleur, « le problème esthétique des couleurs peut se concevoir sous un triple point de vue : sensible et optique (impression de la couleur), psychique (expression de la couleur), et intellectuel et symbolique (construction de la couleur).»

Création du designer Kouichi Okamoto pour le studion Japonais Kyouei Design 















En écrivant ces lignes, une angoisse enfantine me revient en mémoire. 
Dans les années 70, Pierre Ceccaldi, professeur de médecine légale et directeur du laboratoire de l'Identité judiciaire à la préfecture de police de Paris avait une maison de campagne qui jouxtait notre jardin. La petite fille que j'étais à l'époque lui rendait souvent visite pendant les longs les week-end d'hiver et tout chez lui me fascinait. Toujours vêtu de noir, il me posait chaque fois les deux mêmes questions : - « pourquoi tes doigts ne sont-ils pas tous de la même longueur, alors que les miens le sont ? » ;
et encore  : - « un objet a-t-il une couleur quand tu ne le regardes pas ? »
- « Oui, il en a une ! », affirmais-je spontanément en réponse à la seconde question -trop décontenancée par la première-
Après une pose étudiée, il m'objectait un "non" catégorique et ajoutait :  
- « d'ailleurs l'objet n'a pas de couleur non plus quand on le regarde. » 
Et je rentrais chez moi songeuse et un peu ébranlée.

Gerhard Richter, 1024 farben [1024 couleurs] (CR 350-3), 1973 - Émail sur toile, 254 X 478 cm
Paris, Centre Pompidou, Musée natinal d'art moderne














Ainsi que l'explique très bien l'écrivain et historien de l'art Adrien Goetz dans La grande galerie des peintures, les 1024 Couleurs de Gerhard Richter  -œuvre que l'on peut voir entourée de 149 autres dans la fantastique exposition Panorama au Centre Pompidou jusqu'au 24 septembre- « aplats rectilignes, forment un fragment aléatoire d'un espace infini et extensible de manière logique et mathématique. Cette trame d'échantillons, séries de cellules monochromes qui, en se combinant, pourront donner naissance à l'univers entier, engendre, par un phénomène optique bien connu, à quelques pas de distance, des carrés noirs que l'artiste n'a pas peints, à l'intersection des lignes blanches qui séparent les teintes. Ces carrés noirs n'existent pas, sinon sur la rétine des spectateurs. »

Gerhard Richter, 180 farben [180 couleurs 1971- Émail sur toile, 200 X 200 cm
Philadelphia Museum of Art, Philadelphia, USA























Dans son ouvrage, Goetz poursuit en citant Richter : « Les peintures abstraites [...] rendent sensibles une réalité que nous ne pouvons ni voir, ni décrire mais dont nous pouvons néanmoins conclure qu'elle existe. Nous attachons des concepts négatifs à cette réalité : l'inconnu, l'insaisissable, l'infini et, durant des milliers d'années, nous l'avons dépeinte sous forme de simulacres tels le ciel, l'enfer, les dieux et les diables. Avec la peinture abstraite nous avons créé un meilleur moyen d'approcher ce qui ne peut jamais être vu ni compris, parce que la peinture abstraite rend le plus directement sensible -c'est-à-dire avec tous les moyens dont l'art dispose- le "rien". »

Attribué à Zhao Chang, actif au début du xie siècle, dynastie Song 宋朝 960-1279,
rouleau vertical, 
51.2 103.8 cm, encre et couleurs sur soie
Musée national du Palais à Taïpei, détail.
















"Rien". Se résoudre à admettre que la couleur n’a pas d’existence matérielle dans le mode réel, mais n’est que le fruit d'une interprétation sensorielle, imaginer un monde sans couleurs réelles me demande un effort d'abstraction au-dessus de mes forces.
Je préfère fermer les yeux et imaginer le « [...] bel espace de nature où tout verdoie, rougeoie, poudroie et chatoie en pleine liberté, où toutes choses, diversement colorées suivant leur constitution moléculaire, changées de seconde en seconde par le déplacement de l’ombre et de la lumière, et agitées par le travail intérieur du calorique, se trouvent en perpétuelle vibration[...]. » décrit par Charles Baudelaire dans le chapitre De la couleur de son Salon de 1846  ; ou encore le « jaune asymptotique », forgé par le héros aux « causalités amoureuses[...]bysantines » pour sa colocataire dans le dernier roman d'Amélie Nothomb !


SOURCES /

Owni
Tauba Auerbach
Galerie Standard
Galerie de Paula Cooper

  











 Kouichi Okamoto



Gerhard Richter

Exposition Panorama au Centre Pompidou

Rouleau de Zhao Chang

Charles Baudelaire, Le salon de 1846
Amélie Nothomb, Barbe bleue, pp. 109 et 110